Article · En littérature

L'évêque a donné l'argenterie. Le verset a nommé le don — pardonnez, et il vous sera pardonné.

Hugo a bâti le plus long roman du XIXᵉ siècle autour d'un seul acte de pardon. Lisez Luc 6:37 — le verset que le geste de l'évêque cite sans le prononcer.

Luke 6:37

Les Misérables (1862) de Victor Hugo s'étend sur près de quinze cents pages. La plupart de ces pages ne sont pas strictement nécessaires à l'intrigue. Hugo les a écrites parce qu'il croyait que le roman avait une tâche qui dépassait le récit. La tâche, écrit-il en préface, était de s'adresser à la souffrance. L'intrigue, cependant, peut se résumer en un seul moment : un homme sorti d'un long bagne pour avoir volé du pain reçoit l'hospitalité d'un évêque, vole l'argenterie de l'évêque la nuit, est rattrapé le lendemain matin, et est — par la parole même de l'évêque à la police — remis en liberté. Tout le reste du roman pousse de ce geste.

Le geste est sans paroles dans le roman. Hugo ne fait pas prêcher l'évêque. Il le fait prétendre, devant les gendarmes, que l'argenterie était un don. Il ajoute même, sur le pas de la porte, deux chandeliers d'argent, avec une phrase citée depuis : Je vous achète votre âme et je la rends à Dieu. Le verset sous cet échange est dans Luc, dans le Sermon dans la plaine.

Luc 6:37

"Ne jugez point, et vous ne serez point jugés ; ne condamnez point, et vous ne serez point condamnés ; absolvez, et vous serez absous."

Un verset bâti sur trois refus

Le verset s'organise par trois impératifs négatifs : ne jugez point, ne condamnez point, absolvez. Le grec pour juger est krinō — séparer, attribuer une catégorie. Condamner est katadikazō — prononcer une sentence contre. Absoudre est apoluō — relâcher, laisser aller. Les deux premiers verbes sont des verbes de tribunal. Le troisième est un verbe de clé. Le verset passe du banc à la porte de la cellule.

L'évêque de Hugo accomplit les trois refus en une seule matinée. Il ne juge pas Valjean, qui est manifestement un voleur. Il ne le condamne pas, même quand la police le lui livre. Il le libère, avec plus que ce qu'il a volé. Le verset dit : et vous serez absous. L'évêque, en mourant plus tard dans le roman, aura besoin de cette promesse. Il a misé sa dernière possession sur un étranger.

La longueur du roman

Les mille quatre cents pages restantes des Misérables sont la lente conséquence du verset. Valjean prend un nouveau nom. Il devient industriel, maire, bienfaiteur. Cosette est sauvée. Fantine est honorée. Marius est porté hors de la barricade. Chaque acte du long arc est, dans la lecture soignée de Hugo, l'argenterie de l'évêque transmise plus loin.

Le roman sait ce qu'il fait. Hugo écrit que le geste de l'évêque a baptisé Valjean — non au sens sacramentel, mais au sens du verset, celui de la libération. La grammaire du verset n'est pas à usage unique. Absolvez, et vous serez absous établit une chaîne. Chaque libération autorise la suivante. À la fin du livre, Valjean a accompli sa version de la matinée de l'évêque plus d'une fois, sur un homme qui l'aurait arrêté, sur un jeune homme qu'il connaît à peine, sur lui-même.

Javert comme refus du verset

La plus longue étude de personnage soutenue dans le roman n'est pas Valjean mais l'inspecteur Javert. Javert a passé sa vie à l'intérieur des verbes du tribunal. Il croit qu'un homme qui a volé du pain est un voleur ; un homme qui rompt sa libération conditionnelle est un fugitif ; un homme pardonné ne peut exister, parce que la loi ne connaît pas ce verbe. Le roman ne réfute pas Javert par argument. Il le place, tard dans l'histoire, dans la Seine, incapable de vivre dans un monde où Valjean — ayant eu toutes les raisons d'ôter la vie à Javert — a au contraire libéré celui-ci. Javert ne peut faire courir le verset à l'envers. L'eau le prend.

Hugo n'en jouit pas. Le roman pleure Javert. Mais la structure est exacte : le verset de Luc est l'air que respire le roman. Quiconque refuse de le respirer ne peut pas y demeurer longtemps.

La dernière argenterie

La dernière scène du roman revient à l'argenterie. Valjean, mourant, a les deux chandeliers de l'évêque près de son lit. Ils l'ont suivi pendant quarante ans. Cosette et Marius se tiennent de part et d'autre. Les chandeliers ne sont pas des reliques ; ils sont le verset, devenu objet. Hugo a passé quinze cents pages à préparer le lecteur à les voir ainsi. Pardonnez, et il vous sera pardonné : les chandelles brûlent aux deux extrémités d'une seule vie pardonnée.

Les quarante secondes

Lisez Luc 6:37 une fois. Ne jugez point, et vous ne serez point jugés ; ne condamnez point, et vous ne serez point condamnés ; absolvez, et vous serez absous. Quarante secondes. Dans ce temps, tout le moteur du roman est dans votre oreille. L'argenterie de l'évêque est sur la table. Les chandeliers sont sur la table quarante ans plus tard. Le verset est ce qui les a portés à travers.

Les barricades sont le spectacle. Le verset est la porte. Pardonnez, et il vous sera pardonné est la phrase qui a permis à Hugo d'écrire tout le reste.
À lire aussi