Le Prince d'Égypte (1998) de DreamWorks s'ouvre sur une chanson que le studio a âprement défendue pour qu'elle devienne le cœur du film. Deliver Us, écrite par Stephen Schwartz, commence par un chant d'esclaves en hébreu — du véritable hébreu, non de l'anglais — et s'élève en une lamentation de six minutes qui mène le spectateur des fosses à briques jusqu'à un panier sur le Nil. Des enfants y chantent. Des mères y chantent. L'animation alterne entre briques, fouets, eau, et un nourrisson posé là où la fille de Pharaon le trouvera.
La chanson est l'argument du film en miniature. C'est aussi la traduction d'une seule phrase vétérotestamentaire, celle que le livre de l'Exode place entre la fuite de Moïse à Madian et la rencontre au buisson. La phrase est brève. Elle est aussi le moteur de tout ce qui suit :
"Dieu entendit leurs gémissements, et se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob."
Un verset à trois verbes
Le verset est bâti sur un trio. Entendit. Se souvint. Regarda (au verset 25, qui prolonge l'action). Les trois verbes ont le même sujet : Dieu. Aucun n'est encore une délivrance. Le verset ne dit pas que Dieu agit. Il dit que Dieu prête attention. L'action vient au chapitre trois. L'attention rend l'action possible.
C'est ce que Deliver Us dramatise. La chanson est un cri, pas encore une réponse. Le film ne coupe pas vers Moïse fendant la mer. Il coupe vers un nourrisson dans un panier. L'action viendra. D'abord, le verset et la chanson s'installent dans l'écoute.
Ce que l'animation ajoute
DreamWorks a fait un choix inhabituel pour un film d'animation pour enfants. Il n'a pas adouci l'esclavage. Le numéro d'ouverture montre des hommes qui s'effondrent sous des briques, des soldats qui frappent du fouet, des mères qui courent entre les soldats avec leurs nourrissons. Le trait dessiné permet une lourdeur que la prise de vue réelle n'aurait pas franchie au stade de la censure. Le cri des esclaves — délivre-nous, entends notre appel — est filmé sans ironie.
C'est ce sérieux qui permet au verset de faire son travail. Les enfants qui regardent le film sont invités à entrer dans le genre de chagrin que la plupart des films bibliques en prises de vue réelles polissent. Exode 2:24 est honoré, non sauté. L'animation accepte de filmer le gémissement que le verset décrit.
Le frère que le verset ne nomme pas
L'autre ajout du film est la relation entre Moïse et Ramsès, élevés comme frères. La Bible est silencieuse là-dessus ; la tradition rabbinique en remplit une partie ; les scénaristes prolongent la spéculation. Le film se sert de la fraternité pour rendre visible le coût de la délivrance. Deliver Us est le cri des esclaves. The Plagues est la chanson qui suit des années plus tard, lorsque les frères, séparés, ne peuvent plus reculer.
Sous les deux, le verset reste le même. Dieu entendit leurs gémissements et se souvint de son alliance. Les frères se sont rendus mutuellement insupportables ; l'alliance est plus ancienne qu'aucun de leurs règnes.
When You Believe
Le film se referme sur une autre chanson, When You Believe, chantée alors que le peuple traverse la mer fendue. C'est une humeur différente de Deliver Us — gratitude, non plus chagrin. Le verset sous-jacent à cette humeur finale n'est plus Exode 2:24 mais la délivrance promise à cause de lui. Pourtant, sans l'écoute, il n'y a pas de traversée. Le mot believe de la chanson renvoie au mot entendit du verset. La foi répond à l'attention.
Les quarante secondes
Lisez Exode 2:24 une fois, lentement. Dieu entendit leurs gémissements, et se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. Quarante secondes. Dans ce temps, les deux chansons du film se rejoignent au verset. Le premier cri. La première écoute. Tout le reste — panier, buisson, frère, mer — vient de là.
Les fosses à briques sont le spectacle. L'écoute est le verset. Délivre-nous est ce qu'on chante parce qu'on soupçonne, avant de pouvoir le prouver, que quelqu'un écoute.