Quand Michel-Ange revint à la Sixtine en 1536 pour peindre le mur de l'autel, il avait soixante et un ans. Vingt années étaient passées depuis qu'il avait achevé la voûte. Dans ces deux décennies, il avait enterré des amis, servi quatre papes et vu Rome, la ville pour laquelle il avait peint, pillée et brûlée par les soldats de Charles Quint. Maintenant on lui demandait de peindre la fin du monde.
Vingt ans plus tard
Il termina en 1541, après cinq ans de travail. Le mur fait près de quatorze mètres. Un Christ musculeux s'élève au centre, la main droite qui se lève, la gauche qui presse vers le bas. Marie s'assoit à côté de lui, plus petite, les yeux détournés comme si elle ne pouvait plus regarder. Autour d'eux, les saints portent les instruments de leur martyre. En bas, à droite, des corps basculent dans l'obscurité. À gauche, d'autres sont tirés vers le haut par des bras plus minces que leur espoir.
Les livres que personne ne peint
La plupart des scènes du jugement mettent l'accent sur les trompettes, le feu, la séparation des brebis et des boucs. Michel-Ange les a peints. Mais il a peint aussi ce que l'Apocalypse nomme et que la plupart des peintres sautent. Des livres.
"Et je vis les morts, les grands et les petits, qui se tenaient devant le trône. Des livres furent ouverts. Et un autre livre fut ouvert, celui qui est le livre de vie. Et les morts furent jugés selon leurs œuvres, d'après ce qui était écrit dans ces livres."
Des livres. Au pluriel. Et le livre de vie, au singulier. La scène ne porte pas d'abord sur les flammes. Elle porte sur la lecture. Quelque chose a été consigné, et maintenant on le lit à voix haute. Dans la fresque, sous les anges des trompettes, on voit de petits livres ouverts. L'un est minuscule. L'autre est plus grand. La tradition dit que le plus grand est le registre des actes ; le plus petit, le livre de vie. Cette inversion compte. Ce qui est consigné en plein détail, c'est tout ce que nous avons fait. Ce qui sauve, c'est un livre plus court, écrit ailleurs, où ne sont inscrits que des noms.
Le visage sur la peau
À droite sous le Christ se tient saint Barthélemy, un couteau dans une main, une peau humaine écorchée dans l'autre. Barthélemy, dit la tradition, fut écorché vif pour sa foi. Michel-Ange a peint le visage de la peau écorchée : c'est le sien.
C'est un autoportrait petit et étrange. Sans triomphe, sans signature sur une bordure. Inséré dans la scène du jugement, pendu flasque à la main d'un saint. Le vieil homme qui peint cette fresque s'y est placé lui-même — non parmi ceux qui montent ou ceux qui tombent, mais porté par le martyr dont l'histoire lui était la plus proche. Comme s'il demandait : que reste-t-il d'une personne quand sa peau a été écrite pendant soixante-dix ans ? Et : voudrais-je qu'on lise mes actes en entier ?
Les quarante secondes
Recopiez le verset à la main — seulement la phrase du milieu : Des livres furent ouverts. Environ quarante secondes. Dans ce temps vous sentez ce que la fresque rend insupportable : que tout ce qui fut petit, oublié ou accompli dans le silence a été écrit et qu'on le lit maintenant. Et que le seul refuge est un second livre, bien plus court, où quelqu'un a déjà inscrit votre nom.
Le mur est immense. Les livres, par contraste, sont petits. Ils tiennent dans la main.