L'histoire est ancienne. Une ville assiégée. Un général nommé Holopherne. Une veuve nommée Judith qui entre la nuit sous sa tente, l'enivre, et lui tranche la tête avec sa propre épée. À l'aube, elle est rentrée dans sa ville, tête en main, et le siège est levé.
Deux peintres séparés de seize ans ont fait de cette scène leur œuvre la plus célèbre. Le Caravage acheva la sienne à Rome en 1599. Artemisia Gentileschi acheva la sienne à Florence vers 1620. Les deux tableaux sont aujourd'hui visibles au public. Debout entre eux, on est frappé par la différence avec laquelle le même événement peut être vu.
La Judith du Caravage : à bout de bras
Chez Le Caravage, Judith se tient droite, les bras tendus, tenant l'épée à bout de bras. Son front est plissé, sa bouche légèrement serrée. Avant tout, elle semble dégoûtée. Son corps recule devant ce que font ses mains. C'est une femme manifestement hors de son rôle, accomplissant un acte qu'elle a voulu mais qu'elle ne peut habiter. La servante Abra, âgée et ridée, se tient derrière elle avec un linge, le visage tendu mais silencieux. Holopherne crie, les yeux écarquillés. Le sang jaillit en éventail.
La théologie du tableau, si l'on peut la nommer ainsi : le courage arrive avant l'aisance. Judith fait ce qui doit être fait, mais ne s'y plaît pas et ne s'y perd pas. La distance entre elle et la lame est l'espace où la vertu habite.
La Judith de Gentileschi : dans l'ouvrage
Chez Gentileschi, tout est différent. Judith se penche. Ses manches sont retroussées. Ses avant-bras pressent. Abra est jeune et forte, tenant Holopherne par les épaules et la poitrine de tout son poids. Les deux femmes travaillent ensemble, dans un silence concentré. Le sang coule en filets nets sur les draps blancs. Le visage de Judith n'est pas dégoûté — il est concentré. Elle fait ce qui doit être fait, et elle est assez près pour le faire juste.
Gentileschi a peint au moins deux versions de ce sujet. Elle peignit la première peu après le procès de 1612, au cours duquel elle témoigna, sous la torture des brodequins, contre son violeur Agostino Tassi. Les historiens lisent depuis longtemps sa Judith comme une figure d'agentivité retrouvée. Lecture défendable. Mais il existe aussi une lecture du texte. Sa Judith ressemble davantage à celle du livre.
Ce que dit le livre
"Et elle frappa deux fois sur son cou, de toute sa force, et elle lui ôta la tête."
De toute sa force. Le Livre de Judith (deutérocanonique pour les catholiques et les orthodoxes ; apocryphe pour la plupart des protestants) ne montre pas une héroïne hésitante. Il montre une femme qui prie avant l'acte, qui agit avec pleine force, et qui rentre dans sa ville une tête dans un sac. Gentileschi a lu le texte et peint la force. Le Caravage a peint ce que l'imagination masculine romaine du XVIIe siècle pouvait permettre à une femme de faire : quelque chose qu'elle fit, mais non quelque chose qu'elle était.
Les quarante secondes
Recopiez le verset à la main — seulement la phrase : de toute sa force. Quarante secondes. Dans ce temps vous sentez quelle peinture a gardé foi au livre, et quelle peinture a gardé foi à une convention.
Deux femmes. Une lame. L'une d'elles est plus près du cou — et plus près du texte.