Dans le réfectoire de Santa Maria delle Grazie à Milan, sur tout un mur, Léonard a peint La Cène entre 1495 et 1498. Treize figures à une longue table. Le Christ au centre. Les douze disciples en quatre groupes de trois, chaque groupe un amas de mains et de visages penchés vers le milieu. Le mur n'est plus entier. Léonard a utilisé une technique expérimentale — huile et tempéra sur plâtre sec au lieu de véritable fresque — et la peinture a commencé à s'écailler en moins de dix ans. Ce que nous voyons aujourd'hui a été restauré de nombreuses fois. La composition, malgré tout, a survécu.
Le moment que Léonard a choisi
Il aurait pu peindre n'importe quel moment de la Cène. L'institution de l'Eucharistie (« ceci est mon corps »). Le lavement des pieds. Le long discours final chez Jean. Il a choisi à la place le moment de l'annonce.
"Pendant qu'ils mangeaient, il dit : Je vous le dis en vérité, l'un de vous me livrera. Ils furent profondément attristés, et chacun se mit à lui dire : Est-ce moi, Seigneur ?"
Est-ce moi, Seigneur ? En grec, mēti egō eimi, kyrie. Une question qui s'interroge soi-même. Les disciples, en entendant que l'un d'eux trahira, ne pointent pas un autre. Ils s'interrogent eux-mêmes. Matthieu le précise explicitement : chacun demande. Douze hommes, douze versions de la même phrase.
Douze auto-interrogateurs, un seul qui se sait
Léonard a peint la fraction de seconde après l'atterrissage de cette phrase. Chaque corps du tableau vient de bouger. Pierre, troisième à partir de la gauche, se penche fortement vers Jean en murmurant : demande-lui qui c'est. Dans sa main droite, pointée par accident vers l'arrière, un couteau. Jacques le Majeur, à la gauche du Christ, ouvre grand les bras : pas moi. Thomas dresse l'index vers le haut. André lève les deux mains, paumes en avant, un geste qui apparaîtra plus tard dans toutes les scènes d'horreur de la peinture occidentale.
Une seule figure n'a pas réagi par une question. Judas, troisième à la droite du Christ, recule déjà. Dans sa main droite, un petit sac — les trente pièces d'argent qu'il a déjà acceptées. Son coude gauche vient de renverser une petite salière sur la nappe. Le sel se répand. Le corps possède un savoir que le visage essaie de cacher.
Le tableau porte donc sur deux sortes de connaissance de soi. Douze hommes qui, entendant le mot trahison, s'examinent immédiatement. Un homme qui n'a pas besoin de s'examiner, parce qu'il sait déjà.
La lumière derrière la tête
Trois fenêtres derrière le Christ ouvrent sur un paysage toscan. Léonard n'a pas peint d'auréole — les fenêtres font le travail. La fenêtre centrale encadre sa tête de lumière naturelle. C'est l'argument silencieux du peintre. La sainteté apparaît comme une illumination venue du dehors, non comme un anneau doré ajouté par l'artiste.
Les quarante secondes
Recopiez le verset à la main — seulement la dernière ligne : Est-ce moi, Seigneur ? Quarante secondes. Dans ce temps vous sentez ce que le tableau sait. Que la première réponse honnête au mot trahison n'est pas de regarder autour de soi mais en soi. Qu'une table où douze personnes posent la même question est une pièce où il vaut la peine de rester.
Le sel tombe. Le sac est serré. Les onze autres demandent encore.